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20 novembre 2025

Réfugiée mais massacrée

Lors du travail initial de recherches dans le cadre du Projet Maillé 1944, j'ai repéré une petite fille isolée dans ce village massacré. 

Monique PÉROUZE avait 4 ans. PÉROUZE n'est pas un nom tourangeau. Cette fillette est née en 1940 en Lozère. Ses parents vivaient à Paris, mais elle était à Maillé pendant l'été 1944. Pendant la guerre, les Parisiens qui ont pu le faire ont éloigné leurs enfants de la capitale pour leur épargner les conditions de vie difficiles.

Ainsi, Monique fut placée chez les GABILLOT, un couple de cultivateurs sans enfant qui vivaient au village de la Heurtelière à Maillé. Je n'ai pas trouvé de lien entre eux. Peut-être que les parents cherchaient une solution pour mettre leur fille en sécurité et que des amis les ont orientés vers des connaissances habitant à la campagne, en zone libre.

Lors du jour funeste, le 25 août 1944, la troupe des 80 soldats nazis qui avaient pour projet de rayer le village de la carte, passa par le village de la Heurtelière avant de rejoindre le bourg. Renée et Victor GABILLOT furent tués devant la porte de leur ferme ainsi que  Monique PÉROUZE, la petite Parisienne qu'ils accueillaient. Les bâtiments et les récoltes qu'ils contenaient furent incendiés. 

Le décès de Monique fut déclaré par Louis DESTOUCHES, le mari de la grand-mère de la petite. Il habitait dans le village voisin de Nouâtre. On tient peut-être le lien qui nous manquait entre les PÉROUZE et la Touraine.

Monique venait de fêter ses 4 ans.

Monique PÉROUZE
crédit photo : la Maison du Souvenir

18 novembre 2025

Pierre RICOTTIER - quel destin !


A l'été 1892, Pierre RICOTTIER, cultivateur, déclare la naissance de son fils, et lui donne le même prénom que lui : Pierre. A ma connaissance, cela fait 6 générations que le prénom est attribué de père en fils. Son épouse, Augustine GUILBAULT, lui avait déjà donné une fille, Françoise, 3 ans plus tôt. Ils vivent en Touraine, tout près de Chinon.

J'ai rencontré Pierre (le fils) lors des recherches que j'ai entreprises pour reconstituer les familles victimes du Massacre de Maillé, perpétré par les Nazis en Touraine, le 25 août 1944. Son histoire, comme tant d'autres, m'a touchée. J'ai eu envie de la retracer ici. Le récit est un peu long, mais son parcours nécessitait un texte un peu long.

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Pierre a été recensé avec ses parents et sa soeur à Cinais, en 1896 (aux Granges), 1901 (à la Pennezaie) et 1906 (à Pontille). A l'automne 1906, Françoise se marie avec René CHÂTEAU, un cultivateur. Elle quitte le foyer parental pour s'installer avec son époux à Beaumont-en-Véron. 

En 1909, Françoise et René ont une fille qu'ils prénomment Hortense.

Pierre est recensé avec ses parents à Beaumont-en-Véron (à Berry) en 1911. Il a alors 18 ans et il est ouvrier agricole.

En 1912, Pierre est enregistré comme tous les hommes de 20 ans par l'administration militaire (classe 1912 - bureau de Châtellerault - matricule 613).
Il part au régiment en octobre 1913 pour deux ans. En fin d'année, il père son grand-père Pierre (4è du nom). Puis la guerre éclate, Pierre doit combattre contre l'Allemagne. Il est téléphoniste et mènera sa mission avec brio. Sa fiche matricule nous permet de découvrir son parcours militaire :

  • il est cité au titre de la brigade suite à un fait de bravoure en février 1915. On lui remet la Croix de Guerre. 
  • il est de nouveau cité à l'ordre de la brigade en décembre 1915 suite à un autre acte de bravoure. 
  • il est blessé par balle (plaie au cuir chevelu) en avril 1918
  • il est cité à l'ordre du régiment en mai 1918 pour honorer son dévouement lors de l'attaque du 5 avril 1918 (blessure ci-dessus).
  • d'août à décembre 1918, il est en captivité
  • il est démobilisé le 18/08/1919
  • il a reçu la médaille militaire en 1930
Bien qu'il soit mobilisé, on peut suivre sa vie civile pendant la période 1913-1919. Le 28/04/1917, alors qu'il est domicilié à Beaumont-en-Véron, il épouse à Dommiers (Aisne), Lucie GABAUT, native de Dommiers. J'ignore comment ils se sont rencontrés. Je n'ai pas fait de recherches avancées sur l'épouse.
Pierre est cultivateur. Rapidement, le couple accueille son premier enfant : Lucien naît en janvier 1918 à Beaumont-en-Véron. Puis une fille, Lucienne, naît en octobre 1919. Elle ne vit que 10 jours. Viendra ensuite Fernand en 1920. 
En 1921, Pierre, Lucie et leurs enfants sont recensés à Beaumont-en-Véron (à la Bellivère). Pierre enterre son père (Pierre 5è du nom) en juillet. 
Ensuite, chaque année, un enfant naît : Hilaire en 1922, Rolande en 1923, Roland en 1924, Gisèle en 1925, Pierre (7è du nom !) en 1926 et Denise en 1927. Cette dernière née ne vit que 9 mois. En 1926, le famille est recensée à Beaumont-en-Véron (à la Béruserie). Enfin, le couple accueille son 10è enfant, Firmin, en 1929.
Pierre RICOTTIER - 1930 
Carte du Combattant - Archives départementales d'Indre-et-Loire

En 1931, la famille vit toujours à la Béruserie, commune de Beaumont-en-Véron, mais en 1935 Pierre est domicilié à Ligré (selon sa fiche militaire), à la Porte du Bois, et la famille est y est recensée en 1936, aux Roches Saint-Paul. 
Pierre a 44 ans, il est marié et a 8 enfants. Il est cultivateur et vit à Ligré. 

On pourrait s'arrêter là et conclure que Pierre vécut paisiblement et eut une jolie et nombreuse descendance. Mais ce serait complètement faux. Sa vie n'a pas été un long fleuve tranquille.

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En avril 1938, Pierre perd sa femme. Lucie GABAUT est décédée à 43 ans, à Maillé. Lui se retrouve veuf, à 45 ans, avec 8 enfants de 9 à 20 ans. 

En décembre 1938, Pierre épouse Ernestine TARTRE, une femme divorcée qui vit à Maillé (où a lieu la noce), elle est plus jeune que lui, et a deux enfants : Marcel BOULOISEAU 18 ans, et Suzanne BOULOISEAU 17 ans. Elle est épicière.
Au printemps 1939, Suzanne se marie à Maillé avec André MEUNIER.
L'été suivant, la guerre éclate, mais Pierre est libéré de toute obligation militaire depuis qu'il a 8 enfants.
En fin d'année, Ernestine devient grand-mère pour la première fois. Pierre est donc grand-père par alliance.

En 1940, la France est coupée en deux à partir d'octobre. Maillé est en zone occupée, mais la ligne de démarcation n'est pas loin. En fin d'année, Pierre perd sa mère.
Début 1941, il déclare l'enfant qu'il a eue avec Ernestine. La petite Pierrette est la 1ère du jeune couple, mais elle a déjà une fratrie bien nombreuse (10 enfants).  Peu de temps après, Lucien, le fils aîné de Pierre, se marie avec Marie-Thérèse. 
En novembre 1942, Pierrette a une petite soeur : Mireille, mais Pierre déclare son décès 8 mois plus tard.
Au printemps 1944, Fernand, le 2è fils de Pierre se marie. Puis c'est au tour de sa soeur Rolande.

Mais le bonheur fut interrompu par l'Histoire. Le 25 août 1944, le jour de la libération de Paris, une troupe de soldats allemands traversa le village de Maillé et massacra minutieusement tout être vivant (humains, bétail, chiens...) laissant derrière elle un village meurti et une horreur indicible.

Il est difficile de retracer ce que chacun a fait ce jour-là.
Voici quelques éléments autour de Pierre.

Suzanne, la fille d'Ernestine a témoigné. Elle était à la maison avec sa mère (femme de Pierre RICOTTIER), sa grand-mère de 71 ans (belle-mère de Pierre RICOTTIER) et ses deux enfants : Annie 5 ans et Jean 3 ans. Les Allemands sont entrés, ils leur ont tiré dessus, blessant les 3 femmes et mutilant le petit, qui agonisa quelques heures. Après avoir rechargé son arme, un Allemand tira sur Annie, la tuant sur le coup. La grand-mère ne survécut pas. Elle s'appelait Justine COGNAULT, veuve TARTRE. La femme de Pierre était gravement blessée ne bougeait plus. Suzanne resta immobile pour ne pas attirer l'attention des bourreaux. D'autres soldats allemands revinrent et mirent le feu. Suzanne parvint à sortir avec son fils, mais ne put retourner chercher le corps de sa fille. Ernestine prit le courage de se trainer dehors. Elles furent rejointes plus tard par le mari (André MEUNIER) et le beau-père de Suzanne (Julien MEUNIER). Ernestine fut tardivement transportée à l'hôpital de Montbazon où elle périt 3 jours après le massacre. 
J'ignore où était Pierre au moment du massacre, et par la suite, mais ce jour-là, il perdit sa seconde épouse, sa belle-mère, ainsi que sa maison et ses dépendances.

A 52 ans, Pierre est deux fois veuf, il a 9 enfants, dont une fille de 3 ans à élever, dans un village qui a été massacré par des soldats allemands. Le bilan final du massacre fut de 124 morts, de 3 mois à 89 ans. Et un village à reconstruire.

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On imagine que survivre dans un village massacré consiste surtout à contribuer au nettoyage puis à la reconstruction. Je n'ai pas de témoignage concernant Pierre RICOTTIER et ce qu'il a pu faire en 1944.

En novembre 1944, la rentrée scolaire a lieu, sans les petits camarades qui ont été massacrés. 

En mai 1945, la capitulation de l'Allemagne met fin à la guerre. Le village de Maillé sera reconstruit.

En juillet 1945, Pierre épouse Arthémise GABILLOT à Pouzay. Elle a 50 ans et son frère est mort lors du Massacre de Maillé. Lors du recensement de 1946, Pierre et Arthémise habitent à Maillé, avec Pierrette qui a maintenant 5 ans.

Les recensements d'Indre-et-Loire ne sont pas encore accessibles en ligne après 1946.

Je n'ai pas trouvé d'enfant né de la 3è union de Pierre, qui fut cassée par un jugement de divorce au printemps 1948. On apprend sur la transcription du jugement que Arthémise "Céline" GABILLOT était partie de Maillé pour vivre à Antogny. Le divorce est prononcé aux torts et griefs de la femme, et au profit exclusif du mari. 

En janvier 1959, Pierre épouse Marie MARTIN à Maillé. La mariée a 71 ans et le marié 67. Ce sera son dernier mariage. 

Sur l'acte de décès de Pierre, on peut lire ceci : 

Le 21 juin 1968 est décédé Pierre RICOTTIER, médaillé militaire, décoré de la croix de guerre 14-18 (...), veuf en premier mariage de Lucienne Henriette GABAUT, veuf en second de Ernestine TARTRE, époux divorcé en troisième de Arthémise GABILLOT, et époux en quatrième de Marie MARTIN.


08 novembre 2025

Les HALE, bienfaiteurs

J'ai profité de ce challenge AZ pour vous parler, dès le premier jour, du massacre de Maillé. 124 personnes ont été tuées le 24 août 1944 dans ce village de Touraine. Le projet était d'en exterminer bien davantage. Je vous ai présenté la vie de François AUDEVARD, qui a été assassiné ce jour-là, et celle de Roger CONFOLENT, qui a survécu, mais qui a tout perdu. Aujourd'hui, je vais vous parler de l'après et du positif qui a jailli dans le village après la catastrophe.

Quand on s'intéresse à ce que les Maillaciens (habitants de Maillé) ont vécu après le drame, on découvre une belle histoire. Bien sûr, il y a eu le moment de la découverte des exactions, le temps nécessaire de regroupement des corps et de la constitution de la fosse commune. Il a fallu éteindre les incendies et nettoyer ce qui pouvait/devait l'être. Mais je vais m'intéresser à l'humain. Au beau. Au généreux. A la générosité.

Tout de suite après le départ des Allemands, la préfecture d'Indre-et-Loire, le Secours national et la Croix Rouge se mobilisent pour organiser l'entraide. Du matériel afflue à Maillé. La sous-préfecture de Chinon lance une souscription auprès de 57 communes donnent plus d'un demi million de francs. Certaines d'entre elles donne du linge et du mobilier. Des écoles et des lycées tourangeaux parrainent des enfants, leur finançant des frais d'internat ou de scolarité. Des particuliers émus par la tuerie et la destruction du village viennent offrir leur aide. Au-delà de l'aide organisée par les village alentour, c'est l'Afrique équatoriale française qui offrent une aide au village de Maillé et à sa population survivante - le village comptait environ 600 habitants avant guerre. D'ailleurs, les classes de l'école de Maillé, reconstruites, portent chacune le nom d'une ville lointaine ayant apporté leur soutien, comme Brazzaville, Bangui, Dolisie et Pointe-Noire.

Le maire de Sainte-Maure-de-Touraine est aussi conseiller général. Marc DESACHÉ a activé son réseau relationnel pour venir en aide au village de Maillé. Il parvient à contacter un couple de milliardaires francophiles. Kathleen et Girard HALE n'ont pas d'enfant. Ils adoptent alors le village martyr. En juin 1946, les Californiens offrent à sa population 6 tonnes de linge, chaussures, tissu, vaisselle, mobilier. La commune peut ainsi profiter de leurs dons pour se rééquiper, avec des chaises, des tables, des armoires, des machines à écrire et bientôt le premier tracteur. 

Le couple HALE, ainsi que Jean ROYER (futur maire de Tours), à Maillé. 
Crédit Photo : Archives départementales, portail Collections de Touraine, Fonds Jean CHAUVIN 

Chaque Noël le couple offre un cadeau à chaque enfant du village. Ils ont emmené les petits Maillaciens à Paris, en 1949. Sans l'intervention de ce couple, la reconstruction des survivants du massacre n'aurait sans doute pas été la même.

La famille GANDAR posant devant les dons du couple HALE après la Guerre.
Crédit photo : La Maison du Souvenir

Ces bienfaiteurs obtiennent la distinction d'officier de la Légion d'honneur et décèdent à quelques semaines d'intervalle en 1958, à New-York.

Avant Maillé, ils avaient déjà un sacré parcours. Voici ce qu'a publié la Renaissance Lochoise (hebdo local) à leur sujet : 

Kathleen Burke, fille d'une famille irlando-anglaise, suffragette militante et célibataire, s'engage à 27 ans dans la Première Guerre mondiale. C'est la première femme à entrer à Verdun en juillet 1916. Alors que les sous-marins allemands dominent les mers, elle traverse 18 fois l'Atlantique pour récolter des fonds. Elle sera surnommée "Angel of France" et sera décorée par de nombreux pays. Girard Van-Bakarloo Hale, fils de bonne famille américaine, s'engage dès 1916 dans une organisation humanitaire chargée d'aller récupérer les blessés près des lignes de front. Marié en 1930, le couple s'engage dans la Seconde Guerre mondiale et participe, au côté d'Anne Morgan, à l'évacuation des réfugiés belges et français lors de l'exode de mai-juin 1940.


Sources : 

Maison du Souvenir de Maillé - Dossier pédagogique 




03 novembre 2025

Roger CONFOLENT, le survivant

Roger CONFOLENT est né à Tournon-Saint-Pierre en 1889. Ce village est le plus au sud du département d'Indre-et-Loire. Il est l'aîné de sa fratrie. Ses parents sont cultivateurs. 

A 20 ans, Roger s'engage dans une carrière militaire. D'abord à la mairie de Tours, au titre du 8e régiment de Cuirassiers pendant quelques années, puis fourrier (= sous-officier chargé du cantonnement des troupes, des distributions de vivres), il intégra ensuite l'école de cavalerie de Saumur (Maine-et-Loire). Mobilisé pendant la Grande guerre, il fut blessé à plusieurs reprises, essuya un bombardement, fut enterré par un obus, mais s'en dégagea. Sa fiche militaire témoigne d'une bravoure incroyable. Il reçu la Croix de Guerre en 1918 et fut promu chevalier de la Légion d'honneur en 1920.

A l'été 1920, il épouse Maria, la fille d'un géomètre de Maillé, qui est aussi le maire du village. Le jeune marié a 31 ans, l'épousée en a 22. Ils s'installent à Maillé, où ils ont 8 enfants entre 1921 et 1934. Le dernier né n'a vécu qu'un mois. A 36 ans, Roger demande sa retraite militaire. Il est alors agent d'affaires. Deux domestiques aident Maria à la maison, les soeurs GARNIER, de Pouligny (Indre-et-Loire). Il sera ensuite marchand de biens, puis géomètre, comme son beau-père.

Cette histoire n'est pas très originale. Un couple sans histoire et leurs enfants.

La Famille CONFOLENT en 1939. 
Crédit photo : La Maison du Souvenir

En février 1935, le père de Maria décède. La veuve rejoint donc la famille CONFOLENT. C'est aussi à cette période que la mère de Roger les a rejoints. Ils vivent tous sous le même toit, avec les deux bonnes (les soeurs GARNIER).

En août 1939, Roger est rappelé par l'armée, puis affecté au dépôt de Cavalerie, mais rayé des cadres puisque père de 7 enfants. Il est officiellement rennvoyé dans ses foyers en février 1940.

La guerre s'est invitée en Touraine, qui est traversée par la ligne de démarcation. La Résistance est active et je ne pense pas que Roger CONFOLENT en faisait partie. 

Le 25 août 1945, des Allemands ont entouré le village et ont tout mis en oeuvre pour éradiquer sa population. La famille CONFOLENT était à Maillé ce matin-là, au complet. Les parents - Roger, 55 ans, 46 ans. Les enfants : Pierre, 22 ans, Jehanne, 20 ans, Yves, 19 ans, René, 17 ans, Hélène, 14 ans, Jean, 12 ans et Claude, 11 ans. Les deux bonnes, Valentine et Georgette GARNIER. La grand-mère, Marie BERTRAND (mère de Maria GAMBIER). Le témoignage de Roger a été publié, il a raconté ce qu'ils ont vécu. Ce qui suit, bien qu'allégé par rapport au témoignage, pourrait choquer les plus sensibles. Vous pouvez passer les 4 prochains paragraphes.

Les coups de feu entendus le matin ont guidé Roger. Il a regroupé sa famille. Il ne manque que Pierre, l'aîné, qui est parti travailler dans le village. Vers 11h, René a dit avoir entendu le bruits des bottes. Jehanne est descendue à la cave avec les deux plus jeunes frères, Jean et Claude. Des Allemands arrivent rapidement dans la cour, et tirent. Roger va au-devant d'eux et leur parle en allemand. Les mitraillettes n'en tiennent pas compte. Il esquive une nouvelle rafale en se jetant en arrière. Yves, pensant qu'ils n'ont pas entendu, reprend les mots de son père, mais n'a pas sa chance. Il s'écroule le premier. 

Un Allemand entre dans la maison, par la cuisine où la famille est réunie, il tire en rafale. René est tué et Hélène blessée. Roger dit aux autres de tomber et de feindre la mort, ce qu'ils font, et l'Allemand s'en va.

Après ce terrible instant, Maria, la mère, indemne, emmène le corps de sa fille dans la chambre à côté. Les deux bonnes, qui s'étaient calées dans un coin, n'ont pas été touchées. Elles se réfugient dans l'escalier qui mène à l'étage. Maria et Hélène les suivent, mais un autre Allemand surgit et tire, Hélène n'est plus. Sa mère est blessée. Il jette une grande incendiaire dans la chambre et mitraille dans la cuisine ceux qui sont à terre. Roger n'est pas touché.
La grand-mère aussi a été tuée. L'incendie de la chambre prend de l'ampleur. Les Allemands sont toujours dans la cour. Roger rejoint sa femme dans la chambre, mais la trouve agonisante. Les soeurs GARNIER les rejoignent à leur tour, Valentine est blessée. Elle a pris une balle quand elle a voulu voir si les occupants de la cave allaient bien, mais un tireur qui l'avait suivie a tiré à travers la porte. Elle s'était laissée tombée sur Jehanne, et est passée pour morte. Ils restent ainsi dans la chambre jusqu'à 14h. Maria a succombé. De la pièce, ils entendent ce qui se passe dehors. Les cris de la voisine, arrêtés par un tir. Les allées et venues des Allemands. Dehors mais aussi dans la maison. Ils ont mangé et bu ce qu'ils y ont trouvé.

Quand Roger CONFOLENT est sorti, il s'est inquiété de son aîné, Pierre, espérant qu'il a survécu à l'horreur. Mais il le trouve rapidement étendu dans la cour, avec des traces de lutte. Ensuite, il a sorti chacun de ses proches, et a placé les corps dans le jardin.

Roger CONFOLENT a perdu toute sa famille ce jour-là : son épouse, leurs 7 enfants et sa belle-mère. Sa maison d'habitation et une partie des dépendances ont été détruites. Le pignon des servitudes de sa maison a reçu un obus.

Mais la vie continue. En 1946, Roger a 57 ans, il est apiculteur, et vit toujours à Maillé, avec les deux bonnes GARNIER, et un domestique polonais. Il vivra là jusqu'à son décès. Il fut Président du Comité des Sinistrés et contribua à la reconstruction, tant des humains que du village. Une dalle commémorative est placée dans le square du village, issue d'une souscription lancée par Roger. 

Il a également co-écrit le livre "Maillé, crime hitlérien" avec Louis DUPLESSIS (maire de Maillé) l'abbé PAYON (curé de la paroisse).

Cet homme, qui a survécu à la Grande guerre, puis a fondé sa famille avait tout pour couler tranquillement des jours heureux. Mais la route d'un groupe d'Allemands a croisé sa route et a tout anéanti. Pourtant, lui, n'a pas baissé les bras.

Roger CONFOLENT est décédé en avril 1960, à Maillé.

Tous les membres de sa famille massacrés à Maillé le 25 août 1944 ont reçu la mention Mort pour la France.

Lien vers le projet Maillé 1944

Lien vers le site de la Maison du Souvenir

Sources : 

Archives départementes d'Indre-et-Loire - fiche matricule militaire et état civil
Maillé Martyr - abbé PAYON - 1945 - Récit du massacre du 25 août 1944

01 novembre 2025

François AUDEVARD, le 1er nom de la liste


Au printemps 2020, j'ai proposé à mon ancien employeur (Geneanet) de créer et de contribuer à un projet collaboratif autour du Massacre de Maillé. 

Le jour de la libération de Paris, le 25 août 1944, Maillé, un village de Touraine, a subi l'assaut d'Allemands qui l'ont encerclé et qui ont méthodiquement tué tout ce qu'ils ont croisé : des enfants, des adultes, des vieillards, des animaux domestiques, du bétail... Ils ont incendié les bâtiments et certains corps. Le massacre de Maillé n'est pas aussi connu que celui d'Oradour-sur-Glane, mais il est le 2è massacre le plus meurtrier en France. Les autorités ont choisi de reconstruire le village. Celui d'Oradour est resté intact, mais celui de Maillé a été repensé et modernisé. Il ne reste plus aucun stigmate. Pourtant 124 personnes, de 3 mois à 89 ans, y sont mortes dans d'horribles circonstances. 

L'idée de ce projet n'était pas de se limiter à la recherche des ancêtres de ces morts, mais bien d'essayer d'établir la liste des personnes présentes, ou absentes, qui ont été touchées de proche ou de loin par cette tragédie. Certaines étaient là de passage. D'autres s'y étaient réfugiées pour fuir des bombardements par exemple. D'autres encore étaient ailleurs et sont rentrées après le drame, découvrant qu'elles avaient tout perdu, y compris leur famille.

La reconstruction du village puis l'absence de témoignages a rendu ce fait historique invisible. Depuis les années 2000, des efforts ont été faits pour raviver la mémoire, recueillir des témoignages et permettre à tous d'y avoir accès. 

Dans la liste alphabétique des 124 victimes du massacre, relue à haute voix chaque 25 août lors de la commémoration locale, le 1er nom est celui de François AUDEVARD.


François AUDEVARD.
Crédit photo : La Maison du Souvenir

Cet homme natif de la Haute-Vienne était marié avec une fille de Maillé depuis 1925. Ensemble, ils ont eu 3 enfants : France en 1926, Jeannine en 1930 et Jean en 1934. La famille a habité Maillé, puis Nouâtre, la commune voisine. 

Le matin du 25 août 1944, François a entendu des coups de feu et s'est inquiété pour sa fille ainée, France, 18 ans, partie travailler à Maillé. Il alla pour la chercher. Selon les différents témoignages, il fut autorisé par les Allemands à entrer dans Maillé. Il y rencontra le sabotier, René DAUMAIN, lui conseilla de rentrer chez lui. François resta à la saboterie, où il fut tué. 

Par chance, France AUDEVARD ne fut pas touchée par les tirs qui l'ont visée et elle survécut à cette terrible journée, ainsi que le reste de sa famille. René DAUMAIN a écouté le conseil de François AUDEVARD : il est rentré chez lui, où il ne fut pas tué. Sur sa route, il croisa la famille ARNAULT et leur dit de rentrer chez eux. Ils ne furent pas tués.

François AUDEVARD avait 41 ans et n'a eu pour seul tort que d'avoir peur pour sa fille.

Pour reconstituer son arbre familial, j'ai interrogé les sites des archives départementales (Haute-Vienne et Indre-et-Loire) pour consulter les registres d'état civil et des recensements. L'Association pour le Souvenir de Maillé a aussi apporté son aide. Une généalogiste bénévole est allée à Caen pour consulter les archives du Service Historique de la Défense et une autre est allée aux Archives d'Indre-et-Loire pour consulter le Fichier des personnes massacrées, procès-verbaux de gendarmerie, correspondance. (AD 37 cote 66W2).

François AUDEVARD fut inhumé le 27 août 1944 dans la fosse commune de Maillé, puis dans une sépulture individuelle à Nouâtre. Il obtint la mention Mort pour la France. 

A Maillé, vous pouvez visiter la Maison du Souvenir qui est consacrée à cette journée, ainsi qu'à la reconstruction du village.

Sur le site du projet, vous y trouverez des bouts d'histoires individuelles. Et si vous avez envie de contribuer (écriture de notices individuelles ou recherches), vous pouvez vous signaler.

Lien vers le projet Maillé 1944

Lien vers le site de la Maison du Souvenir